pratique et mise en œuvre du projet

x⁥y⁥z⁥t
cartographier…
le contexte

mis à jour en octobre 2026

Dans cet article, sont présentés⁥:

une déformation inévitable

La cartographie est un savoir géographique (étymologiquement, le terme géographie désigne à la fois l’écriture et le dessin de la terre -ambiguïté du verbe graphein en grec). La carte est un outil, bien-sûr, mais avant tout c’est un exercice intellectuel qui passe par l'écrit (PtoléméeIIe siècle, ÉratosthèneIIe siècle et Gérard MercatorXVIe siècle n'ont jamais voyagé pour réaliser leurs cartes car elles ont été façonnées à partir de récits et de relevés écrits). C’est l’imagination, c’est la spéculation, c’est la raison. Faire une carte c’est aplatir les choses, c'est l’idée de mettre le Monde à plat, mais c’est aussi la mise à plat d’un imaginaire.

Représenter une sphère sur un plan implique nécessairement une déformation. Parce que la Terre est une sphère, toute représentation de celle-ci (dans le domaine de la cartographie, on parlera de projection) sur une surface plane entraîne une adaptation, une déformation de fait⁥; la décision que doit prendre le cartographe n'est donc pas de déterminer s'il y aura déformation, mais quel type de déformation elle comportera. Toute carte, y compris la plus scientifique, repose sur un choix, sur une subjectivité, sur un point de vue.

Chaque projection cartographique a ses défauts et la carte est le résultat d’une série de choix dont aucun n’est neutre. En particulier en géopolitique, où l’opération de projection a des conséquences sur les relations entre les différents États.
Il n'y a pas de représentation cartographique parfaite⁥!

Déplier les références⁥:
La géographie de Ptolémée (IIe siècle)
Le système géographique d’Ératosthène (IIe siècle)
Projections cartographiques centrées sur un pays
Toutes les cartes du Monde sont fausses !

la projection déforme⁥: application sur une orange déroulée

Jean-Benoît Bouron, Géoconfluences, 2026


les grandes familles de projection

Les protocoles, qui régissent l'application de la projection, sont regroupés principalement en deux catégories⁥: les projections conformes, comme Mercator, qui déforment les surfaces mais pas les angles, et les projections équivalentes, comme Equal Earth, qui déforment les angles mais pas les surfaces. Il existe une catégorie intermédiaire cherchant un compromis entre déformation des angles et des surfaces (la projection cylindrique équidistante, dite aussi «⁥plate carrée⁥», par exemple).
Dans tous les cas, toute projection provoque une déformation.

L’une des projections les plus connues et l’une des plus anciennes (qui a «⁥sévit⁥» pendant plus de cinq siècles) est celle du cartographe flamand Geraldus Mercator (ou le voyageur immobile) en 1569. Cette projection a deux avantages pour les navigateurs européens de l’époque moderne (entre le XVe et le XVIIIe siècles). D’une part, elle conserve les angles, ce qui facilite les calculs des marins. D’autre part, elle agrandit les surfaces des territoires les plus au nord, ce qui correspond à l'image que les Européens de l'époque se faisaient de leur continent (dominations géographique et politique accrues par les grandes découvertes menées par⁥: Christophe Colomb, Vasco de Gama, Fernand de Magellan, Bartolomeu Dias…).

Une anecdote récente a contribué à confirmer cette position hégémonique, d'un autre siècle (reflet d'une supériorité occidentale, vieux réflexe de l'emprise coloniale)⁥: le Groenland, qui est quatorze fois plus petit que l’Afrique, apparaît sur le planisphère de Mercator comme étant de la même taille. Cette projection a encore des conséquences majeures de nos jours⁥: la taille exagérée du Groenland sur les planisphères consultés par Donald Trump explique en partie ses convoitises sur cette île⁥: «⁥I love maps. And I always said: 'Look at the size of this. It’s massive. That should be part of the United States.'⁥» «⁥J'aime les cartes. Et j'ai toujours dit⁥: "Regardez la taille de ce truc. C'est massif. Cela devrait faire partie des États-Unis."⁥» (source⁥: The Divider: Trump in the White House, 2017-2021, écrit par Peter Baker et Susan Glasser, 2022).

Pour visualiser ces déformations, le mathématicien français Nicolas Auguste Tissot imagine au milieu du XIXe siècle une technique simple, l'indicatrice de Tissot, encore utilisée aujourd'hui pour comparer les projections.

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Projections synchronisées
Créez vôtre carte du Monde - un outil, en ligne, à tester
Testez les très nombreuses formes de projection et générez la vôtre

animation de certaines formes de projection issue du site graticule de sciencespo

Animation de certaines formes de projection, Graticule, SciencesPo


le cas Mercator devenu un exemple géopolitique

La projection de Mercator, formalisée par le géographe flamand Geert de Kremer (alias Gerardus Mercator - latiniser son patronyme était en vogue chez les savants) en 1569, est la projection du globe terrestre sur un cylindre (projection cylindrique) qui sera ensuite déroulé et mis à plat. Cette représentation (initialement destinée à la navigation maritime) s'est imposée comme le planisphère de référence dans le monde jusqu'au XXIe siècle.

Mais ce choix a un coût représentatif⁥: les pôles sont très déformés par rapport à l'équateur, ce qui a conduit certains critiques à qualifier la projection de Mercator de carte eurocentrique. Ce débat n'est pas seulement théorique⁥: le 4 septembre 2026, l'Assemblée générale des Nations unies a soutenu l’appel en faveur d’une carte représentant fidèlement la véritable taille de l’Afrique en adoptant la projection Equal Earth comme projection de référence, jugée plus fidèle à la taille réelle des continents, et l'Union africaine a formulé en avril 2026 une proposition officielle visant à abandonner Mercator au profit de cette projection.

Concomitamment, en France, Le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères a aussi annoncé, le 4 septembre 2026, abandonner la projection de Mercator au profit d'une projection similaire à celle d'Equal Earth⁥: la projection Eckert IV, plus soucieuse d'une représentatin équilibrée du Monde.

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Gérard Mercator (1512-1594) et sa projection
La projection Mercator, un planisphère qui déforme le Monde
La carte de Mercator⁥: une invention qui a changé notre vision du Monde
La nouvelle carte du Monde officielle
Télécharger les cartes Equal Earth
The True Size Of ...

la comparaison des projection mercator et eckert IV

Ministère de l'Europe et des Affaires étrangères français, septembre 2026


les choix cartographiques induisent des conséquences politiques

La représentation de la sphère terrestre sur un plan n’est pas seulement une question de projection. Elle induit des notions, comme le centrage, l’orientation et la généralisation, qui façonnent notre conception et notre vision du Monde.

Le centrage désigne le choix du point qui sera au centre de la carte. Les Européens centrent généralement leur planisphère sur le méridien de Greenwich (cette carte est celle qui nous - français·e donc européen·ne - accompagne et nous façonne depuis notre apprentissage de la géographie). Les Étatsuniens se placent au milieu et la sphère terrestre est représentée du côté de l’hémisphère américain, entouré de ces deux océans. Une puissance émergente comme la Chine cherche à populariser des planisphères centrés sur l’Asie de l’Est⁥: la projection de Hao Xiaoguang, en 2013, place l’Himalaya au centre de la carte. D'autres projections viennent enrichir cette notion de centrage⁥: celle de Stuart McArthur pour l'Australie et celle d'Athelstan Spilhaus pour l'Océan.

L’orientation, c’est-à-dire le sens dans lequel on tourne la carte, est une convention (une habitude ou une règle de conduite tacite adoptée par un groupe sociétal). Dans l’espace, il n’y a pas de haut et pas de bas⁥: ce sont les Européens qui ont imposé l’habitude de placer le nord en haut (…dans de nombreuses cultures, le haut est considéré comme supérieur, dominateur…). À l’époque médiévale, les cartes du monde du géographe arabe Al-Idrīsī (XIIe siècle) étaient orientées au sud. C’est aussi le cas d’un célèbre planisphère promu par l’Australie dans lequel l’île est placée en haut, au milieu, et le Royaume-Uni, tout en bas à droite. Sur ce planisphère, le méridien 180°, au centre vertical de la carte, est à l’exact opposé du méridien 0°, habituellement au centre (selon notre vision européenne). Ce méridien 180° correspond à la ligne de changement de date et il contraint certains États, comme les Kiribati, à passer d’un côté à l’autre, pour des raisons symboliques et stratégiques (être dans la même journée que les États-Unis ou, au contraire, que la Chine).
En aparté, la projection de Spilhaus vise à donner une représentation de l’océan mondial comme un continuum⁥: il s’agit d’une projection bi-polaire dans laquelle la majorité des espaces terrestres est rejetée vers l’extérieur.
L'orientation d'une carte est donc, en soi, un élément constitutif de la narration.

La généralisation, qui consiste à choisir un degré de précision pour la carte en fonction de son échelle, est un choix qui peut avoir des répercussions géopolitiques. Les représentants des petits états insulaires du Pacifique ont ainsi eu la mauvaise surprise de voir leurs pays effacés du planisphère lors d’une conférence internationale, en raison d’une trop grande généralisation du tracé des littoraux, laquelle tend à faire disparaître de la carte les petites îles. C’est d’ailleurs le cas sur le drapeau des Nations Unies, qui comporte en son centre un planisphère en projection polaire, trop simplifié pour que tous les petits États insulaires y figurent. Le choix de cette projection, lors de l’adoption officielle du drapeau en 1947, était lié au contexte du tout début de la Guerre froide (1947 - 1991)⁥; il était considéré comme une projection neutre pour les deux principales puissances, les États-Unis et l’URSS (…remarquez la composition engagée⁥!).

Déplier les références⁥:
Projections synchronisées
Quelle est la puissance des cartes⁥?
Pourquoi les cartes géographiques sont politiques
Les batailles de la carte⁥: quand les projections dessinent le monde

la projection déforme…

Le drapeau des Nations-Unies, Donal McLaughlin, 1947


et au-delà des conventions…

La carte ne se suffit pas en elle-même. Une carte «⁥fausse et aberrante⁥» peut permettre à un milieu social, à une époque donnée, de penser le Monde dans lequel il vit. Curieusement, elle peut être extraordinairement efficace. Ce constat induit qu'il ne faut pas penser l’histoire de la cartographie uniquement sur le mode de la conquête de la précision, de l’exactitude et de la ressemblance au monde où nous vivons aujourd’hui.

Certaines projections, comme les projections myriahédrales de Jarke J. van Wijk en 2008, sont à la fois des objets mathématiques et artistiques et attestent du fait que le choix d'une projection n'est jamais un acte neutre, mais une prise de position sur ce que l'on veut montrer, cacher ou déformer. Le résultat produit, de fait, un nouveau territoire… imaginaire.

Les cartes au service de la fiction… Les romans et autres récits littéraires peuvent centrer l’action sur un ou plusieurs personnages. La description rendue de l’auteur, permet aux lecteurs de s’imaginer une scène dans les moindres détails, des lieux différents, des lieux parcourus, etc… Ainsi, quoi de mieux pour un écrivain de créer avec précision, un monde imaginaire à part entière⁥!
C’est ce que le célèbre auteur John Ronald Reuel Tolkien s’est efforcé de faire pour sa trilogie Le Seigneur des Anneaux, en 1954. Celui-ci a dessiné une carte (la Carte de la Terre du Milieu , présentée ci-dessous) correspondant parfaitement au style Moyenâgeux de son univers. Son immense succès a d’ailleurs inspiré de nombreux autres auteurs de fiction, à produire des cartes pour inviter l’imaginaire du lecteur à prendre place selon les désirs établis par l’écrivain. C’est le cas notamment de Pierre Bottero avec son univers de Gwendalavir (carte réalisée par Jean-Louis Thouard), en 2003.
La cartographie sert alors à aiguiller les lecteurs pour imaginer et rendre cohérent et vivant le monde fictif ainsi créé.

Les cartes, de l’imaginaire au réel… Il arrive parfois, qu’une idée théorique, imaginée par un individu, débouche à une conception plus pratique de la réalité. C’est le cas des utopies. Des cartographies sont alors créées, comme raison d’être du projet utopique, et constituant ainsi la forme parfaite, mais sous un angle purement théorique. Il ne s’agit là que d’un simple modèle, un plan, comme dans l’exemple des cités-jardins, concept inventé par l’anglais Ebenezer Howard en 1898. S'il est bien plus facile de représenter une utopie, les cités-jardins ont tout de même été expérimentées, mais de manière plutôt superficielles (Reims, Stains, Suresnes…).

L’imaginaire inspire donc le réel. À tel point qu’il est arrivé que des fautes cartographiques, d’une durée d’un siècle, soient commises. Une barrière montagneuse coupant l’Afrique en deux de la Côte d’Ivoire à l’Éthiopie figura ainsi sur les cartes de 1798 jusqu’à sa démystification en 1888. Les Monts de Kong ont été représentés par le géographe anglais James Rennell. Malgré les faibles informations dont il disposait, il a laisser libre court à son imagination et à dessiner cette immense barrière rocheuse comme pour y faire coïncider une théorie sur le partage des eaux du fleuve Niger. Un explorateur français mis fin a cette représentation en 1888 et pourtant, auparavant, certains semblaient également avoir aperçu ces fameux monts enneigés tandis que d’autres parlaient… d’or.

La représentation d’objets cartographiques fictifs possède ses propres enjeux et intérêts. Que le réel inspire l’imaginaire ou vice versa, les cartes ont toujours un intérêt propre ou commun dans chacun des cas.

Déplier les références⁥:
Les artistes brouillent les cartes
Codex Seraphinianus⁥: Le livre le plus étrange du monde
Paula Scher⁥: MAPS
Josh On, They Rules
Bahar Majdzadeh, The map of the absentees
Élise Olmedo – cartographie sensible des luttes

la carte de la Terre du Milieu réalisée par J.R.R. Tolkien en 1954

Carte de la Terre du Milieu, J.R.R. Tolkien, 1954