Étude de cas
La création et la personnalisation d’une page personnelle étant la consécration d’un besoin de s’exprimer, celle-ci peut être reçue comme une manière d’inviter à la contemplation plutôt qu’à l’interaction. La page personnelle ne serait ainsi pas un lieu conçu pour accueillir un « nous » puisqu’elle aurait tendance à n’être qu’un réceptacle dédié à une projection de l’image du « moi ». Afin de discuter de cet état désincarné de la page personnelle, cette étude se propose d’analyser un cas en particulier : le site web de Ben Vautier, artiste connu pour avoir centré son œuvre sur la question de l’égo.
Au premier coup d'œil, le site apparaît comme une toile ahurissante où se battraient une multitude de signes dans le but de réclamer un bout d’espace comme le leur. Plus qu’un site, Ben Vautier fait de son espace numérique une œuvre d’art à part entière en y mettant en scène tout ce qui fait de lui « Ben ». On y retrouve les éléments phares de sa carrière comme son écriture ronde et attachée, ses illustrations naïves ou encore les couleurs saturées présentes dans ses différents tableaux. En plus de sa touche graphique, on retrouve également ses différentes facettes puisqu’une multitude de rubriques compilant ses recherches, pensées et théories se superposent les unes aux autres. Le tout est présenté de manière désorganisée et non hiérarchisée, obligeant ainsi l’utilisateur à se perdre dans un dédale de contenus et d’informations signalés par des signes à l’apparence artisanale.
Avec cette accumulation d’idées et cette esthétique du bricolage, nous pouvons penser qu’à travers ce site, Ben Vautier reproduit l’esprit de son célèbre « Laboratoire 32 ». En effet, l’artiste a investi les deux espaces avec la même désinvolture dans le but de communiquer sa vision et sa démarche artistique. Cependant, là où le Laboratoire 32 était un centre d’art total accueillant rencontres et discussions, le site web de Ben Vautier ne se présente que comme une rétrospective statique de sa vie d'artiste. Face à la page d’accueil du site, l’utilisateur ne peut que mener son curseur de manière hasardeuse sur tous les éléments cliquables qui passeraient sur son chemin. Et bien que, en un sens, celui-ci pousse inlassablement des portes virtuelles dans l'espoir de trouver un espace où évoluer, il ne se retrouve que face à des murs portant des notes rédigées par Ben.
L’étude du site de Ben Vautier met donc en évidence un espace numérique entièrement centré sur la figure de l’artiste. Plutôt qu’une expérience utilisateur pensée pour les autres, le site a été créé comme un dispositif permettant à Ben de se montrer, de parler de lui et d’être vu. L’utilisateur n’est jamais envisagé comme un acteur1 du site : il est un simple regardeur convié à décrypter des traces autobiographiques lors de son errance visuelle. Le site se referme ainsi sur l’artiste qu’il expose, confirmant ainsi son statut de page personnelle conçue non comme un lieu pour « nous », mais comme un prolongement du « moi ».2
(1) Il y a bien des pages où Ben Vautier fait appel à ses lecteurs et les invite à faire des demandes et des commentaires. Néanmoins, si celles-ci aboutissent à une modification dans le site, cela n’arrive qu’à posteriori de la visite des utilisateurs ayant soumis les requêtes. L’utilisateur, au moment de sa visite, ne connaît donc aucune interaction.
(2) L’interface du site de Ben Vautier ayant la même apparence et le même fonctionnement depuis sa création, nous nous sommes permis de faire fi du décès de l’artiste dans cette étude. (Il est évident qu’il n’y a aujourd’hui plus d’interaction avec l’artiste, cependant, comme montré dans l’étude, l’interaction n’était pas encouragée même de son vivant.)