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Interview avec Alec Vivier-reynaud

Nous remercions chaleureusement Alec Vivier-reynaud pour le temps accordé et la richesse de ses réponses lors de cet entretien. L’interview ayant été réalisée à l’oral, certaines réponses ont été reformulées et adaptées afin d’en faciliter la lecture à l’écrit, tout en respectant fidèlement le sens de ses propos.

Est-ce que tu peux présenter ton métier et ce que tu fais en général ?

Oui, “biodesigner” existe, mais ça reste un terme un peu niche. Je suis sorti des études il y a deux ans. J’ai fait un DNMADE à Cahors dans une petite campagne puis je suis monté à Paris aux Arts Déco pour finir en master.Aujourd’hui je suis à mon compte. Au début, mes recherches étaient surtout perçues comme une pratique artistique où je produisais des impressions vivantes, qui étaient vues comme des œuvres, pas comme quelque chose de reproductible comme de la riso ou de la sérigraphie. Là, ça commence à arriver, je parviens à les intégrer dans des projets, dans des commandes. Mais moi, je me considère encore comme designer graphique, le biodesign reste une partie de ma recherche, que j’active de manière ponctuelle. Je m’intéresse au vivant, en général. Et par affinité, je suis allé vers les champignons. J’aurais pu aller vers les algues, ou les bactéries… mais les champignons, ça m’a parlé tout de suite. Et aujourd’hui, j’arrive par exemple à faire des scénographies en mycélium pour le musée d’histoire naturelle, ou à utiliser mes procédés pour fabriquer l’identité graphique d’expositions donc les affiches, cartels et flyers tout ça imprimé avec du vivant.

Comment as-tu appris à travailler avec le vivant ?

Ça a commencé pendant mes études mais non, je n’ai jamais eu de base en biologie. Et on me demande souvent si j’ai fait un cursus en bio avant mais pas du tout, j’ai tout appris sur le tas. Au départ, je suis passé par le mycélium. Puis comme j’étais très porté sur l’édition, je m’intéressais beaucoup à la matérialité des images, comment un support influence une image. Par exemple une image en risographie n’a rien à voir avec une image en jet d’encre, etc. Et je recherchais un croisement entre biologie et image, un endroit où l’image devient “vivante”. Donc j’ai mis au point un procédé d’impression où l’encre est vivante, au début tu ne vois rien, et c’est le champignon qui révèle l’image en grandissant sur plusieurs jours.

Comment tu t’es retrouvé à expérimenter avec de la moisisure ?

J’ai fini par contacter le Muséum d’Histoire naturelle. Ils ont des collections d’organismes vivants, des champignons, des algues ou encore des bactéries conservés dans leur collection. C’est là que j’ai été introduit au monde des moisissures, les moisissures, c’est le même règne que les champignons de forêt ou les levures du pain ou du vin. Donc j’ai développé un procédé pour en faire des encres. Quand tu regardes une moisissure au microscope, tu vois des petites sphères remplies de poudre, ce sont les spores, dans la nature, le vent les disperse pour leur reproduction. Et donc, je récupère ces spores et je les mélange à une solution liquide pour fabriquer mon encre.

Avec quoi travailles-tu exactement ?

La base de mes encres, c’est de l’eau stérile. J’y ajoute des nutriments microbiologiques pour stimuler la croissance, et d’autres éléments plus techniques qui jouent sur la viscosité ou la rétention d’humidité comme dans une encre classique. Je laisse cette solution incuber 48 à 72 heures. Ensuite, je la dépose sur un support à base d’agar-agar qui est un gélifiant utilisé en cuisine mais aussi en laboratoire, il sert de support et de nourriture. Jusqu’à très récemment, l’agar était partout en microbiologie pour cultiver moisissures, bactéries, algues… Le Musée m’a beaucoup aidé, j’ai travaillé dans leurs labos et appris les protocoles de stérilité. Parce qu’avec du vivant, il faut être rigoureux, et il y a un aspect éthique aussi car certaines espèces sont inoffensives, mais d’autres toxiques. Et surtout, chaque moisissure a sa couleur, sa texture, son mode de croissance. Ce sont vraiment des trames d’impression vivantes, certaines sont poudreuses, d’autres visqueuses. Ça ouvre plein de possibilités visuelles.

Est-ce qu’il y a un projet où le rendu n’était pas du tout ce que tu voulais ?

Oui, tout le temps. Quand tu travailles avec du vivant, rien ne se passe exactement comme prévu. La température, l’humidité, la saison… tout joue. Une impression faite en hiver n’a pas le même aspect qu’en été. Et la moindre erreur de stérilisation peut tout changer par exemple si tu enlèves ton masque trop tôt ou une micro-bactérie tombe sur le support, la croissance peut s’arrêter. Mais parfois, les accidents sont magnifiques. Une fois, j’ai eu une contamination où une autre espèce s’est développée en même temps et au lieu de se repousser, elles ont fusionné. Ça a créé une encre hybride, presque une bichromie vivante. Et ça ouvre de nouvelles pistes de recherche. Même pour la typographie, un “C” reste un “C”, mais ici il devient irrégulier même un peu biscornu. Ce sont des formes que je n’aurais jamais dessinées moi-même.

Est ce que tu recherches à obtenir des impressions illisibles? Est ce que c’est intentionnel ?

En fait… oui et non. C’est surtout que ça fait partie intégrante du procédé. Le procédé lui-même est très instable, il y a tellement d’étapes qui peuvent influencer le résultat. Par exemple, je réalise une impression, puis je reviens trois heures plus tard et elle aura changé. Très légèrement, mais elle aura changé. Donc tu ne peux jamais vraiment te fier à quelque chose de stable.Parfois, je peux voir une impression dans ce que j’appelle un “état parfait”, entre guillemets : très nette, très lisible. Mais cet état dure peut-être cinq heures, pas plus. Ensuite, le champignon continue de pousser, encore et encore, jusqu’à déformer totalement le message. Et là, oui ça devient illisible. Mais pour moi, ce n’est pas une contrainte. C’est même l’un des aspects les plus intéressants ce caractère extrêmement éphémère, ce moment où rien n’est fixe. C’est vraiment quelque chose qui me plaît dont cette impossibilité de s’accrocher à une forme stable.

Ce côté éphémère, est-ce que c’est fait pour faire passer un message ?

D’une certaine manière, oui. Ce n’était pas forcément l’intention de départ, mais ça fait totalement partie du procédé. Comme la matière est vivante, elle porte quelque chose de vivant, donc d’imprévisible et donc d’éphémère. Et puis j’ai fait ce choix dans mes impressions de n’utiliser aucun additif polluant. Ça veut dire que, quand une impression a terminé son cycle, après que le champignon a consommé toute la nourriture disponible, je peux simplement la déposer dans la nature et elle va se décomposer. Ça crée une sorte de cycle de vie complet car l’image apparaît, évolue puis disparaît. Après, même si ça fait un peu “boomer” de le dire mais le côté éphémère était vraiment un point de départ dans le sens où aujourd’hui avec TikTok ou Instagram, on ne regarde plus les images en tant qu’images mais on les voit comme un flux. On scrolle, on scrolle, et l’image n’a plus d’existence matérielle. On ne capte plus ses qualités propres. Avec mes impressions, c’est l’inverse, l’image est réelle, concrète, produite par un organisme vivant. Mais paradoxalement, elle est elle aussi un flux vu qu’elle évolue, elle change, elle disparaît. Donc ce n’est pas pour transmettre un message précis, mais oui, ça contribue pleinement à cette réflexion autour de l’éphémère.

As-tu tout appris grâce à ton école ?

Pas vraiment. C’est moi qui ai contacté le Muséum. Le fait d’être étudiant aide beaucoup donc tu accèdes aux labos plus facilement. Aujourd’hui, on me demande des projets financés, des thèses, etc. C’est plus compliqué. Selon les organismes, certaines expériences sont impossibles à faire chez soi. Le mycélium encore, ça va. Les moisissures non car c’est plus sensibles et certaines sont dangereuses. De plus, il faut énormément de patience en biodesign car la biologie c’est long. Tu fais une hypothèse, tu testes, ça ne marche pas, tu recommences… Et à chaque échec, il faut laisser le temps à l’organisme de repousser. Par moments c’est très frustrant et même assez énergivore. Parce que par exemple, lorsque je lance une impression, je dois la suivre quotidiennement, vérifier qu’elle se porte bien, qu’elle ne manque ni d’humidité ni de chaleur. Alors sur le papier, dans un article ou une interview, tout cela paraît presque poétique. Mais dans le réel, parfois, il faut être honnête, c’est un peu pénible.

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