Entre diver-
tissement
et critique
A
ANONYME, Hopecore Dog, 2023, image numérique, TikTok.
L'interaction entre bienveillance et censure installe une ambivalence post-ironique, où sincérité et cynisme se confondent.
Le divertissement pascalien et l'absurde
Pascal offre un cadre pour comprendre cette tension. Il écrit : « Rien n'est si insupportable à l'homme que d'être dans un plein repos, sans passions, sans affaire, sans divertissement, sans application »21Blaise Pascal, Pensées, Paris, Le Livre de poche, 2008.... Le divertissement nous éloigne de la réflexion sur notre condition mortelle. Il ajoute : « la moindre chose comme un billard et une balle qu'il pousse suffisent pour le divertir »22Ibid., p. 145.. On pourrait dire aujourd'hui : la moindre image de chat sur Internet suffit.
Le mème fonctionne sur ce principe : il capte l'attention dans le flux anxiogène, offrant un répit. Le #Hopecorefig.7
23Voir annexe #Hopecore., apparu fin 2023 sur TikTok, illustre cette logique. Des montages vidéo montrent des images de nature, d'animaux, de personnes qui s'entraident, accompagnées de textes encourageants. Ces contenus répondent à un besoin créé par les plateformes : l'épuisement émotionnel, l'anxiété, le doomscrolling (le fait de faire défiler sans fin du contenu négatif). Le hopecore devient un divertissement pascalien parfait : un réconfort manufacturé qui permet de continuer à scroller.
Plus un mème est absurde, plus il s'éloigne de nos préoccupations, plus il se rapproche du pur divertissement. L'absurde devient un refuge. Pourtant, le mème n'est pas qu'un outil de divertissement.
Blaise Pascal, Pensées, Paris, Le Livre de poche, 2008, chap. « Divertissement », p. 143.
Ibid., p. 145.
Voir annexe #Hopecore.
ANONYME, Symphony Dolphin, 2024, image numérique, TikTok.
https://knowyourmeme.com/memes/rainbow-dolphin-symphony-dolphin
L'association absurde du cétacé et de la musique classique offre un pur "divertissement" au sens pascalien, une distraction visuelle immédiate détournant de l'anxiété du flux.
Le mème comme critique sans manifeste
Wagener note que les mèmes « constituent un langage à part entière » avec « états mentaux et affectifs ». Ils « disent l'état du monde à partir du point de vue des communautés qui les partagent »24Albin Wagener, art. cit.. Le mème devient véhicule d'opinion sans argumentation formelle.
Maxicat, artiste plasticien et sérigraphe basé à Lille, cherche à « mélanger un peu ça avec des trucs un peu marrants, histoire de faire passer la pilule »25Maxicat, entretien réalisé le 28 novembre 2025.... Il précise : « des fois les gens, ils rigolent sur des trucs [...] il y a beaucoup de trucs très cyniques [...] Et ça parle de dépression, de suicide et tout. Les gens ça les fait très marrer. Mais moi c'est des trucs par lesquels je suis vraiment passé »26Ibid.. L'humour devient un véhicule pour des propos graves, un emballage qui permet de dire ce qu'on ne pourrait pas dire frontalement. Ce passage par le non-sens n'est pas une absence de message, mais un lien direct avec l'insensé qui permet de contourner les défenses logiques pour exprimer une réalité souvent brutale.
Pourtant, Mina, citée par Kaplan et Nova, observe : « il y a une grande variété de mème stupide et apolitique, et un certain nombre de mèmes au contenu social et politique »27Frédéric Kaplan et Nicolas Nova, op. cit., p. 68.. Le mème oscille entre légèreté et charge critique : le mème et plus largement la production graphique devient alors un outil ambigu d'engagement.
Cette ambiguïté fait du mème un objet potentiellement dangereux. Elle marque une frontière poreuse où le rire sert d'insinuation pour des contestations, voire des mouvances idéologiques qui s'installent dans le débat public. Justine Simon, chercheuse, montre comment « une simple publication d'un chat ressemblant à Hitler peut être considérée isolément comme une blague [...]. Mais répétée et diffusée viralement, elle peut devenir un champ de bataille idéologique »28Justine Simon, « Virality of #Chadolf #Kitler....
Le hopecore29Voir annexe #Hopecore. incarne aussi cette ambiguïté. Ces mèmes utilisent le vocabulaire de l'espoir mais avec souvent des grains de sable qui dérapent : des barres noires de censure parodique, un « FUCKING » vulgaire sur une colombe blanchefig.8
. Cette post-ironie (un régime où sincérité et ironie coexistent de manière indiscernable) crée une zone grise où l'on peut simultanément croire et se moquer de ce qu'on affirme. On ne sait jamais si c'est sincère ou ironique.
Albin Wagener, art. cit.
Ibid.
Frédéric Kaplan et Nicolas Nova, op. cit., p. 68.
Justine Simon, « Virality of #Chadolf #Kitler : chiaroscuro ambivalence », dans Online Virality. Spread and Influence, Berlin / Boston, De Gruyter, 2024, p. 128.
Voir annexe #Hopecore.
Image extraite de l'étude de cas : Hopecore. Consulter l'analyse →