Sur Internet, des images circulent, se transforment, se propagent rapidement. Ces objets graphiques particuliers, les mèmes numériques, constituent aujourd'hui un phénomène culturel et communicationnel incontournable.
Qu'est-ce un mème ? Le terme vient du biologiste évolutionniste britannique Richard Dawkins qui, dans Le Gène égoïste (1976), le présente comme un « réplicateur culturel » : une unité immatérielle qui se transmet de « cerveaux en cerveaux », à l'instar du gène. Pourtant, comme le souligne Albin Wagener, spécialiste en sciences du langage et en sciences de l'information et de la communication, cette vision mécaniste ne prend pas en compte « les principes de créativité et de libre arbitre chez les individus »1Albin Wagener, « Mèmes, gifs et communication cognitivo‑affective sur Internet... ». Les mèmes numériques dépassent alors cette définition. Ils apparaissent comme des « capsules d'expression cognitivo-affectives » : des contenus condensés qui mêlent texte et image pour transmettre rapidement émotions et idées2Ibid.. Contrairement à une simple image, le mème est pensé pour être repris, modifié, détourné.
Ces objets présentent un paradoxe : leur apparence est souvent simple, voire volontairement imparfaite (images pixelisées, usage de la typographie Comic Sans MSfig.2
), pourtant ils transmettent des émotions, des messages et des idées avec efficacité. Étudier le mème relève du graphisme car il constitue une production visuelle qui questionne la pratique design : qu'est-ce qu'une composition efficace ? Comment créer un langage visuel partagé ? Quelle est la valeur de l'original face à la variation ? Le mème représente un laboratoire où s'inventent de nouvelles grammaires visuelles, où l'esthétique de l'imparfait devient norme, où la répétition crée du sens.
Alors pour étudier ce sujet de mème nous allons tenter de répondre à la question : pourquoi le mème, malgré son apparence simple, voire volontairement imparfaite, parvient-il à transmettre autant d'émotions et d'idées, et à rassembler des communautés sur Internet ? Nous examinerons d'abord comment le mème développe un langage graphique propre, puis comment il valorise la réappropriation, avant d'étudier son oscillation entre divertissement et critique.
Le mème développe un vocabulaire propre, une grammaire visuelle reconnaissable. Albin Wagener identifie cette structure sémiotique :
« [Le mème] circule sous une forme relativement simple, alliant un texte bref et riche en références symboliques transmissibles, avec une image liée à un phénomène culturel ou d'actualité, ce qui permet un phénomène de sémiosis rapide, percutant et immédiatement reproductible chez les initiés »3Ibid..
Cette apparence simple n'est pas un défaut : plus les formats sont faciles à repérer, plus ils se propagent. Kaplan et Nova expliquent que les images macros (images avec texte superposé en haut et en bas) forment un « système graphique »4Frédéric Kaplan et Nicolas Nova, La culture Internet des mèmes... qui devient un « modèle d'expression dérivé »5Ibid., p. 25. : un format stable qui invite à imaginer d'autres messages6Exemple : un placement texte haut/bas...fig.3
.
Cette logique de standardisation trouve un écho chez Bergson. Il identifie le comique comme « du mécanique plaqué sur du vivant ». Le mème incarne cette formule, ou ce que l'on pourrait appeler la mécanique appliquée au vivant : les formats standardisés (comme les rage facesfig.4
, ces dessins simplifiés de visages exprimant diverses émotions, ou les templates, c'est-à-dire les modèles réutilisables type Advice Animal) sont le mécanique, des structures rigides. Le contenu variable, les situations humaines qu'on y applique, est le vivant. Bergson ajoute que le comique :
« se fabrique. Il se produit par des moyens qu'on peut prévoir et calculer »7France Culture, « Le rire de Bergson », 2025..
Le mème suit exactement cette logique : on fabrique du comique en appliquant une formule connue à une situation nouvelle, « c’est des jeux de glissement, de fusion, de circulation de différentes images »8Ibid..
L'apparence simple bascule souvent dans le volontairement imparfait. Images compressées, usage de la typographie Comic Sans MS (considérée comme peu professionnelle et souvent moquée dans le milieu du design), compositions approximatives : le mème cultive l'imperfection, le moins lisse et l'étrange.
Les compressions JPEG successives créent des artefacts visuels (distorsions, pixellisationfig.5
). Chaque couche de compression atteste d'une circulation humaine. La dégradation signifie : ce mème a circulé, a été approprié. Cette esthétique brute est aussi vecteur d'humour. Une logique de rapidité s'impose : faire passer le concept paraît plus important que le visuel9Les captures d'écran avec bandeaux Snapchat participent à cette esthétique brute....
Paul (@horreuratroce), étudiant en design graphique à Toulouse, explique : « j'ai toujours été fasciné par l'aspect vernaculaire, vraiment fait main, un peu "à la zeub" » (c'est-à-dire fait de manière artisanale et approximative)10Paul (@horreuratroce), entretien réalisé le novembre 2025.. Pour lui :
« Le pouvoir des mèmes c'est aussi justement de ne pas être institutionnel, d'être quelque chose de libre, de flottant, qu'on ne peut pas caser ou capitaliser »11Ibid..
L'imparfait devient une marque d'authenticité, un refus de l'institutionnalisation. Cette esthétique vernaculaire rassemble des communautés autour de codes partagés. Wagener souligne que le mème « est directement lié à des phénomènes de société et croise culture pop et actualité, avec une distance souvent critique et humoristique »12Albin Wagener, art. cit.. Reconnaître un mème, c'est appartenir à une communauté d'initiés.
Le mème valorise la transformation car selon Kaplan et Nova le mème « se définit par ce qui se maintient quand du même est produit »13Frédéric Kaplan et Nicolas Nova, op. cit., p. 15.. Cette définition pointe vers une structure en deux parties : une matrice fixe (l'élément qui reste constant), et une partie variable modifiée à chaque réappropriation.
Le GIF d'Homerfig.6
14Voir annexe « Homer Simpson Backs Into Bushes ». illustre cette structure bipartite : la matrice fixe est le mouvement d'Homer qui recule, le dessin original extrait des Simpson. La partie variable : les contextes d'utilisation, les situations auxquelles on l'applique. Créer un mème, c'est offrir une matrice. La valeur ne réside pas dans l'image originale mais dans sa capacité à être réappropriée.
Cette perspective révèle une dimension collaborative. Kaplan et Nova notent : « l'importance et le sens de n'importe quel mème tient davantage à son aspect collaboratif qu'à la propagation de son contenu »15Frédéric Kaplan et Nicolas Nova, op. cit., p. 18.. Le mème devient un outil qui rassemble des communautés autour d'un langage commun. Faire un mème, c'est participer à une conversation globale, s'exprimer en parlant un langage partagé.
Kaplan et Nova observent : « Comme tout système linguistique, les mèmes sont pris dans de constants processus de dialectisation et créolisation »16Ibid., p. 52.. Les mèmes créent un langage qui permet de transmettre émotions et idées en utilisant des images comme pièce de départ pour une divagation libre et plus large17ARTE, op. cit..
Cette logique trouve un précédent théorique chez Walter Benjamin. Dans L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique, Benjamin observe que la reproduction technique transforme notre rapport aux images. Il note que le processus de reproduction est « désormais dévolu au seul œil visant dans l'objectif »18Walter Benjamin, L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique, Paris, Gallimard, 2003, p. 17., libérant l'image de l'action de la main.
Cette transformation modifie ce que Benjamin appelle « l'autorité même de la chose, son poids de tradition »19Ibid., p. 19.. L'authenticité d'une œuvre tenait à son unicité, à sa présence statique dans un lieu et un temps donnés. La reproduction technique permet de placer la reproduction dans des lieux où l'original aurait été impossible à placer.
Le mème inverse ce mécanisme. L'original n'existe pas vraiment. C'est sa circulation qui crée l'unicité. Ce que Benjamin identifiait dans la photographie devient, avec le mème, la possibilité de transformer infiniment tout en maintenant une structure reconnaissable. L'aura ne réside plus dans l'œuvre unique, mais dans l'épaisseur des transformations. Chaque itération porte les traces de ses appropriations.
Le mème radicalise la reproductibilité : il ne s'agit plus de reproduire une œuvre, mais de la transformer en matrice. Les images macros incarnent ce processus : un « système graphique »20Frédéric Kaplan et Nicolas Nova, op. cit., p. 22. qui transforme n'importe quelle image en template, en outil de communication partagé.
Pascal offre un cadre pour comprendre cette tension. Il écrit : « Rien n'est si insupportable à l'homme que d'être dans un plein repos, sans passions, sans affaire, sans divertissement, sans application »21Blaise Pascal, Pensées, Paris, Le Livre de poche, 2008.... Le divertissement nous éloigne de la réflexion sur notre condition mortelle. Il ajoute :
« la moindre chose comme un billard et une balle qu'il pousse suffisent pour le divertir »22Ibid., p. 145..
On pourrait dire aujourd'hui : la moindre image de chat sur Internet suffit.
Le mème fonctionne sur ce principe : il capte l'attention dans le flux anxiogène, offrant un répit. Le #Hopecorefig.7
23Voir annexe #Hopecore., apparu fin 2023 sur TikTok, illustre cette logique. Des montages vidéo montrent des images de nature, d'animaux, de personnes qui s'entraident, accompagnées de textes encourageants. Ces contenus répondent à un besoin créé par les plateformes : l'épuisement émotionnel, l'anxiété, le doomscrolling (le fait de faire défiler sans fin du contenu négatif). Le hopecore devient un divertissement pascalien parfait : un réconfort manufacturé qui permet de continuer à scroller.
Plus un mème est absurde, plus il s'éloigne de nos préoccupations, plus il se rapproche du pur divertissement. L'absurde devient un refuge. Pourtant, le mème n'est pas qu'un outil de divertissement.
Wagener note que les mèmes « constituent un langage à part entière » avec « états mentaux et affectifs ». Ils « disent l'état du monde à partir du point de vue des communautés qui les partagent »24Albin Wagener, art. cit.. Le mème devient véhicule d'opinion sans argumentation formelle.
Maxicat, artiste plasticien et sérigraphe basé à Lille, cherche à « mélanger un peu ça avec des trucs un peu marrants, histoire de faire passer la pilule »25Maxicat, entretien réalisé le 28 novembre 2025.... Il précise : « des fois les gens, ils rigolent sur des trucs [...] il y a beaucoup de trucs très cyniques [...] Et ça parle de dépression, de suicide et tout. Les gens ça les fait très marrer. Mais moi c'est des trucs par lesquels je suis vraiment passé »26Ibid.. L'humour devient un véhicule pour des propos graves, un emballage qui permet de dire ce qu'on ne pourrait pas dire frontalement. Ce passage par le non-sens n'est pas une absence de message, mais un lien direct avec l'insensé qui permet de contourner les défenses logiques pour exprimer une réalité souvent brutale.
Pourtant, Mina, citée par Kaplan et Nova, observe : « il y a une grande variété de mème stupide et apolitique, et un certain nombre de mèmes au contenu social et politique »27Frédéric Kaplan et Nicolas Nova, op. cit., p. 68.. Le mème oscille entre légèreté et charge critique : le mème et plus largement la production graphique devient alors un outil ambigu d'engagement.
Cette ambiguïté fait du mème un objet potentiellement dangereux. Elle marque une frontière poreuse où le rire sert d'insinuation pour des contestations, voire des mouvances idéologiques qui s'installent dans le débat public. Justine Simon, chercheuse, montre comment « une simple publication d'un chat ressemblant à Hitler peut être considérée isolément comme une blague [...]. Mais répétée et diffusée viralement, elle peut devenir un champ de bataille idéologique »28Justine Simon, « Virality of #Chadolf #Kitler....
Le hopecore29Voir annexe #Hopecore. incarne aussi cette ambiguïté. Ces mèmes utilisent le vocabulaire de l'espoir mais avec souvent des grains de sable qui dérapent : des barres noires de censure parodique, un « FUCKING » vulgaire sur une colombe blanchefig.8
. Cette post-ironie (un régime où sincérité et ironie coexistent de manière indiscernable) crée une zone grise où l'on peut simultanément croire et se moquer de ce qu'on affirme. On ne sait jamais si c'est sincère ou ironique.
Le mème se révèle être un objet graphique paradoxal. N'est-ce pas paradoxal de voir qu'une production cultivant l'imparfait et le refus de l'institutionnalisation puisse s'imposer comme un langage aussi standardisé ? Malgré une apparence simple ou imparfaite, il se déploie par des codes particuliers. Le mème parvient à s'imposer comme un nouveau langage, utilisé jusque dans les groupes WhatsApp d'entreprise30Note sur étude de cas Simpson....
Son langage graphique repose sur une grammaire visuelle standardisée qui facilite sa propagation : plus les formats sont reconnaissables, plus ils circulent. L'esthétique de l'imparfait devient une signature d'authenticité, un refus de l'institutionnalisation qui rassemble des communautés autour de codes partagés.
Sa logique de réappropriation valorise la transformation sur l'originalité. Le mème « se définit par ce qui se maintient quand du même est produit » : une matrice stable qui invite à la variation infinie. Benjamin nous a montré comment la reproductibilité technique transforme notre rapport aux images. Le mème radicalise ce processus : l'aura ne réside plus dans l'œuvre unique, mais dans l'épaisseur des transformations.
Entre divertissement pascalien et critique sans manifeste, le mème oscille. Il capte l'attention dans le flux anxiogène, offrant un répit absurde. Mais il devient aussi véhicule d'opinion, outil de résistance pour ceux qui n'ont pas accès aux médias dominants.
Le mème devient ainsi un objet d'étude pour comprendre comment un langage visuel apparemment simple peut transformer la circulation en valeur créative et permettre l'expression collective autant que la critique sociale. Car c'est précisément dans ce flux, cette réplication, cette propagation virale que réside le sens profond du mème : un phénomène où la valeur naît non pas de l'unicité, mais de la multiplication et de la transformation collective.