Introduction
«L'humour est l'une des façons dont l'esprit humain transforme les souffrances, frustrations et contraintes en plaisir », écrivait Sigmund Freud en 1905. Si ce mécanisme psychique sert à alléger ce qui pèse, comment a-t-il pu s'inviter dans un univers aussi codifié, sensible et sérieux que celui de la médecine ?
Loin de l'humour carabin, nous parlerons aujourd'hui de la place singulière qu'occupe aujourd'hui l'humour dans la communication médicale, entre dédramatisation, distance émotionnelle et recherche de proximité.
Il interroge nos façons de percevoir, de comprendre et d'accepter des informations parfois délicates. Dans ce contexte, une question apparaît :
Dans quelle mesure l'humour, lorsqu'il est mis en forme par le design graphique, peut-il contribuer à rendre la communication médicale plus accessible ?
Nous analyserons d'abord la manière dont l'humour agit dans la réception des messages de santé, avant d'examiner ses limites éthiques, puis nous verrons comment le design graphique en structure l'usage.
Partie 1 : L'humour comme facilitateur de compréhension en santé
Un médiateur cognitif et émotionnel
L'humour joue à la fois un rôle de support cognitif et d'ancrage émotionnel, modelant la manière dont le public interprète et ressent le message. L'objectif dépasse largement la simple quête du « rire » : il est question de fournir au spectateur un cadre mental où l'information peut être intégrée tout en étant soutenue par des émotions positives qui renforcent la mémorisation.
Ce mécanisme en communication médicale fait de l'humour un moyen d'aborder des enjeux sérieux sans générer de rejet. Les travaux du docteur Nammar montrent que l'humour augmente et facilite l'attention, la mémorisation et la disposition à modifier ses comportements, en diminuant les résistances psychologiques liées à la peur ou à la gêne.
C'est dans cette optique que la campagne #JeMeTâte du Centre Hospitalier Universitaire de Lille adopte une approche décalée et culturellement ancrée pour démystifier l'autopalpation, transformant cet acte personnel en geste normalisé. Sans minimiser l'importance du message, l'humour devient un catalyseur subtil de compréhension, de complicité et de prise en main des questions de santé.
Les procédés humoristiques au service du message
Nous retrouvons des mécanismes précis qui reposent sur des procédés visuels et narratifs que le designer graphique active pour faciliter la compréhension et l'appropriation des messages dans la communication médicale. On joue sur le décalage, l'exagération ou l'absurde pour surprendre le spectateur.
Henri Bergson a développé l'idée que le rire est souvent provoqué par des comportements ou des situations qui manquent de souplesse et d'adaptabilité. Par exemple, lorsqu'une personne agit de manière mécanique ou prévisible, cela peut susciter le rire chez les autres.
Ces effets peuvent se traduire dans un choix formel : une composition inattendue, un contraste de tons, une image qui détourne les codes médicaux. On crée alors un contexte d'ouverture à l'assimilation et la compréhension.
Cette disponibilité cognitive, née de la combinaison d'éléments sérieux et d'un décalage humoristique, s'appuie sur le travail du designer graphique : concevoir des contextes visuels familiers, utiliser des symboles culturels communs ou créer des scènes narratives qui favorisent une identification instantanée.
Sous l'influence de ces choix esthétiques, le message se transforme et guide l'interprétation ; néanmoins, toute la finesse réside dans la capacité à moduler l'humour sans altérer le message initial médical.
Partie 2 : Les enjeux et limites dans les messages médicaux
Responsabilité du designer graphique
En communication, le designer graphique assume sa responsabilité morale. Jérôme Guibourgé, docteur en sciences du langage et sémiotique et chercheur associé au CeReS (Centre de Recherches Sémiotiques), a concentré ses recherches, entre 2007 et 2009, sur l'éthique du rire en publicité.
En 2008, dans une analyse d’un corpus de publicités humoristiques, il a pu conclure que l’on ne se limite pas à un simple effet de divertissement : on suscite également une réaction émotionnelle, le jugement moral du spectateur et un avis sur les valeurs perçues de la marque.
Dans un contexte médical, une réflexion du point de vue éthique est cruciale. Le rôle du graphiste est alors de veiller à ce que l’humour ne franchisse pas la frontière entre complicité et mépris, et qu’il respecte la sensibilité des publics face à des enjeux de santé pouvant être graves ou intimes. Un ton mal calibré peut provoquer malaise, rejet ou perte de confiance, tandis qu’un humour bien maîtrisé peut faciliter l’adhésion, humaniser le message et renforcer la crédibilité institutionnelle.
Le graphiste agit comme un révélateur de la posture éthique : sa capacité à concilier efficacité de persuasion et respect du public traduit cette responsabilité.
Humour critique et prise de conscience
L’humour augmente la conscientisation en amenant le public à questionner ses comportements et à examiner les enjeux sociaux ou éthiques liés à la santé. L’étude de 2021, menée par Baumeister et Fischer, chercheurs en santé publique et en communication de santé, montre que les vidéos humoristiques, comparées à des vidéos neutres, n’améliorent pas directement l’évaluation positive du don d’organes. En revanche, elles incitent significativement les participants à réfléchir et à en discuter avec leur entourage. Ce sont plutôt les interventions non humoristiques qui ont nettement amélioré cette évaluation.
Le rire devient ainsi un vecteur de dialogue et d’analyse personnelle, mettant en lumière des contradictions ou des résistances inconscientes, ce sentiment étant produit par le Witz selon Freud. Dans ce rôle critique, l’humour permet de révéler les tensions entre normes, représentations et comportements, tout en laissant au spectateur un espace d’examen critique, où l’humour ne manipule pas, mais stimule la prise de conscience et l’appropriation des enjeux propres à chacun.
Si l’humour ouvre un espace de réflexion et de conscientisation, c'est le design graphique qui lui donne structure et visibilité, façonnant le rire pour qu'il se transforme en un moyen perceptible, organisé et efficace dans la transmission du message.
Partie 3 : Le design graphique comme vecteur de lisibilité et d'engagement
L'image comme langage humoristique
Cependant, l'humour ne découle pas uniquement d'un texte ou d'une intention : il se construit également à travers des décisions graphiques qui le transforment en un véritable langage visuel. Le designer active l’humour par une accroche visuelle, une couleur qui détonne, un symbole détourné, un personnage volontairement simplifié ou exagéré ; le but est de créer une rupture perceptive.
Cette logique rejoint l’idée de Bernard Chadebec, graphiste français connu pour ses affiches de prévention des risques professionnels pour l’INRS, qui utilise des couleurs vives, des symboles clairs et des compositions percutantes pour capter l'attention.
Pour lui, une affiche doit « faire tache » pour attirer le regard et provoquer une réaction. Ce surgissement visuel, presque accidentel, est précisément ce qui permet de capter l’attention en atténuant la gravité du sujet médical. Jean Rossigneux, auteur et contributeur en communication et publicité, rappelait en 1964 que l’humour dans l’affichage est trop rare alors qu’il est « l’aristocratie des motivations » et possède un pouvoir unique d’accroche et de mémorisation.
Ses analyses des affichistes français mettent en lumière la fonction du designer actuel : se servir de l'humour comme outil pour susciter l'empathie et faciliter la compréhension du sens. Le design graphique ne se limite pas à orner un message humoristique : il en est la structure, l'élément qui confère forme, rythme et clarté à l'humour.
L'humour réinventé sur les supports numériques
Sur les supports connectés, l’humour se redéfinit comme un outil dynamique et participatif, s’intégrant aux routines quotidiennes d’usage des réseaux sociaux. La campagne Man Therapy, qui cible les hommes en âge de travailler (25 − 54 ans) et se sert de l'humour pour atténuer la stigmatisation liée à la santé mentale, est un excellent exemple de ce concept. L'union de vidéos humoristiques et d'outils interactifs (tests d'auto-évaluation, quiz, etc.) démontre que l’humour peut transformer le spectateur passif en participant actif.
Le design graphique amplifie cette dynamique : affiches colorées, typographies expressives et micro-scènes visuelles créent un choc perceptif, attirent l’attention et dosent l’humour avec précision pour rendre le message accessible tout en préservant sa dimension sérieuse.
L’interactivité des supports numériques devient un vecteur de participation et d’appropriation : les utilisateurs visionnent, partagent et discutent le contenu, convertissant le rire en engagement concret. Les interactions sociales favorisent la formation de communautés, la parole s’ouvre sur des sujets délicats et l’acceptation de comportements stigmatisés. Le succès de la campagne illustre comment l’humour, lorsqu’il est réfléchi et soutenu par un graphisme stratégique et adapté, devient un levier puissant de médiation, de participation et d’influence sociétale sur les plateformes numériques.
Conclusion
En définitive, l’humour dans la communication médicale dépasse le simple divertissement : il se révèle être un déclencheur émotionnel et cognitif, qui ouvre à la critique et devient vecteur de compréhension. Il transforme la peur et l’inconfort en curiosité et en engagement, tout en favorisant la sensibilisation et la persuasion.
Sa puissance réside dans la modulation fine des designers graphiques, qui, par la couleur, la forme, la typographie et la composition visuelle, structurent le rire et dosent son intensité pour préserver la gravité du message tout en facilitant l’appropriation.
Sur les supports numériques, cette combinaison d’humour et de graphisme devient encore plus participative : elle transforme le spectateur passif en acteur engagé, favorisant le dialogue, la diffusion sociale et l’adhésion aux comportements de santé. L’humour, pensé, orchestré et visuellement incarné, s’affirme ainsi comme un outil à la fois émotionnel, cognitif et social, capable de rendre accessibles des sujets sensibles et de renforcer l’impact des messages médicaux auprès du plus grand nombre.
Cependant, comme l'a fait remarquer Assya Abochaar, sage-femme, durant notre entretien, l'humour demeure un outil secondaire : une sorte de « petit plus » qui humanise le message et attire l'attention, mais dont l'impact véritable dépend de la finesse de son insertion dans le contenu, orientant la pensée et mettant en lumière les problématiques de santé pour le public. Cette analyse ouvre la question de savoir comment, au-delà de la simple attention, la communication médicale peut être à la fois marquante, remarquée et assimilée sérieusement : l'usage de l'humour est-il le moyen le plus efficace ou existe-t-il des combinaisons de tonalités et de stratégies visuelles plus efficaces pour susciter engagement, compréhension et mémorisation durable ?