Abstract
In electronic music, the screen acts as a performative instrument. The objectives of this paper is to investigate how does VJing shape the immersive experience and define the unique aesthetic of electronic music ? Vjing exsists at the intersection of sensory immersion and human-machine hybridation. This paper has shown how this matters, and how it defines the digital image as a living in-progress medium. This paper explored digital performance aesthetic by analyzing theoretical texts on phenomenology and new-media. The example of Ryoji Ikeda's art highlights how algorithmic data translated into a physical immersion. The analysis revealed that Vjing works through synesthetic immersion. The results indicated that the Vj acted as a digital performer through a human-machine couple, where algorithms served as a co-creator. Furthermore, the modularities of code underscored that each performance remained a unique open work.
In conclusion, Vjing proves that graphic design is performative and evolutionary. It answers the question asked by showing that the image is a fundamental extension of sound. This practice shifts the public's role to an active co-creator.
Key words : Immersion, Vjing, Performance, Sound, Digital-art.
Introduction
Dans un concert, une rave party1 ou un club, l’écran n’est pas qu’un simple décor : il devient un instrument visuel qui accompagne la musique électronique et transforme la manière dont le public vit la performance. Les formes graphiques, les géométries abstraites et les flux data-driven2 ouvrent un champ d’expériences qui surpassent l’écoute pour plonger le spectateur dans une immersion synesthésique3.
Depuis le milieu du XXᵉ siècle, plusieurs avant-gardes artistiques et musicales, notamment le futurisme, la musique concrète , la musique électronique et électroacoustique ont montré que l’électronique permettait d’élargir le champ sonore dépassant les frontières entre la musique et le bruit, ouvrant la possibilité de générer et de manipuler le son au-delà des instruments traditionnels. Dans la suite de ces avancées musicales et vidéos, le VJing s’est imposé comme une pratique hybride qui associe la musique électronique et la génération des visuels en direct. Il constitue aujourd’hui un champ artistique hybride et mouvant, où l’image devient une matière vivante, manipulée en temps réel, et où la scène se transforme en espace immersif. Le VJing apparaît donc comme une pratique située à la croisée de plusieurs dynamiques. Celle sensorielle, où l’image, le son et le corps du spectateur se mélangent pour produire une immersion totale. Mais aussi une dynamique performative, où l’artiste agit en direct sur la matière visuelle et coopère directement avec la machine dans un processus semi-automatisé. Et également une dynamique interactive où le public, les données et l’environnement participent à la fabrication de l’œuvre en temps réel.
Ainsi, étudier le VJing revient à interroger la manière dont l’image numérique prend forme et se constitue dans un dispositif visuel, la façon dont elle se manipule, se reconfigure, et implique de nouveaux rapports entre humains, machines et espaces. Tout comme interroger la possibilité que le graphisme pourrait être performatif et évolutif. Le VJing n’est pas seulement un art du visuel, c’est un art du temps, du dialogue « homme–machine », et de la variabilité, où chaque performance est unique et ne peut être reproduite. Nous sommes donc légitimement amenés à nous demander dans quelle mesure le VJing participe à la création d’une expérience immersive et d’une esthétique propre à la musique électronique ? Pour répondre à cette question nous envisagerons le fait que le VJing est en premier lieu un phénomène perceptif, engageant le corps, l’espace et la synesthésie. Dans un second temps, nous analyserons la performativité et l’hybridation homme–machine, qui révèlent la dimension créative du geste en temps réel. Et enfin, nous étudierons l’interactivité et la variabilité, qui inscrivent le VJing dans une esthétique du flux et de l’œuvre ouverte.
I. Immersion et synesthésie
La synesthésie comme principe esthétique
Le VJing s’inscrit dans une histoire longue où artistes et théoriciens cherchent à rapprocher les sens, notamment le son et la lumière. Dès le XVIIIe siècle, Louis-Bertrand Castel dans son livre L’Optique des couleurs4, imagine un « clavecin à couleurs » capable de rendre visible la musique. Très futuriste, ce projet a inauguré l’idée qu’un son peut avoir un équivalent visuel et qu’une œuvre peut être pensée comme une rencontre entre plusieurs sens. Au XXe siècle, cette idée se poursuit avec des expérimentations comme la musique concrète5 de l’ingénieur Pierre Schaeffer, ou les performances du compositeur et poète John Cage, qui cherchent à créer un langage sensoriel commun et participatif. Ces démarches préfigurent le VJing, où images et sons se combinent dans un environnement numérique et performatif.
D’un point de vue théorique, cette continuité trouve une similitude avec le philosophe Maurice Merleau-Ponty qui, dans Phénoménologie de la perception6, montre que percevoir engage tout le corps et que la vision n’est pas une simple réception, mais « une participation active du corps au monde ». De ce fait, la perception n’est jamais passive car elle implique un engagement physique, émotionnel et cognitif en simultané. Cette idée met en avant les performances de VJing, où le spectateur est immergé dans un flux où l’image et le son se répondent, ce qui crée une synesthésie. Ce rapport entre les sensations n’est pas sans rappeler le principe de Baudelaire des Correspondances7, où « Les parfums, les couleurs et les sons se répondent » et où l’expérience sensible se structure en réseaux analogiques. Dans le Vjing, la lumière, les formes et les couleurs se comportent donc comme des traductions visuelles du timbre, du rythme ou des différentes fréquences sonores.
L’immersion comme expérience totale
L’artiste Ryoji Ikeda illustre cette logique dans ses concerts audiovisuels datamatics, où ses visuels sont générés en temps réel à partir de données numériques qui traduisent directement chaque pulsation sonore en motifs lumineux et en lignes graphiques. Chaque flash ou augmentation visuelle correspond à un événement sonore, ce qui brouille la frontière entre ce que l’on voit et ce que l’on entend. Le spectateur assiste moins à une illustration du son, qu’à sa matérialisation visuelle (voir annexe étude de cas). Philippe Boisnard, écrivain et artiste, dans son installation Phautomaton
8, poursuit cette approche en mêlant texte, image et son dans un flux interactif pour le spectateur, ce qui renforce l’aspect de synesthésie.
Cette logique se poursuit dans l’expérience immersive où l’espace de perception devient alors sensoriel et actif. Le VJing engage le spectateur comme un corps percevant dû aux sensations ressenties des vibrations du son, des pulsations lumineuses et des silences soudains, qui lui font perdre ses repères temporels. On peut citer à titre d’exemples, les performances de l’auteur-compositeur Jean-Michel Jarre, comme Welcome to the Other Side
9, ou bien L'Odyssée sonore
10 d’Etienne Mineur, qui créent une immersion numérique totale où l’espace, la lumière et le son forment un environnement sensoriel uni. Ainsi, le VJing ne se limite pas à illustrer la musique mais il transforme la perception en une expérience active, incarnée et globale, où le corps et la technologie se rencontrent pour produire un flux sensoriel nouveau.
Si l’immersion constitue une entrée pour comprendre la puissance esthétique du VJing, elle ne suffit tout de même pas à rendre compte de la spécificité de cette pratique. Car le flux visuel cache un geste, une action en direct, et un dialogue constant entre l’artiste et la machine. C’est pourquoi il nous faut aborder, dans un deuxième temps, la dimension performative du VJing et sa technicité.
II. Performativité et hybridation
Le VJ comme performeur du numérique
Dans une performance de VJing, l’artiste n’est pas dissimulé derrière l’écran, mais il agit, son geste devient une partie intégrante du spectacle. Il ne se limite pas à projeter des images, il interprète, module et improvise. Le dispositif visuel devient une chorégraphie où le corps, l’interface et le son sont dépendants. Comme l’explique le chercheur Jonathan Hook dans A VJ-centered exploration of expressive interaction11, la performativité du VJ repose sur la visibilité de son interaction, le public doit percevoir le lien direct entre les manipulations de l’artiste et les transformations de l’image.
Cette mise en scène du geste installe une dynamique scénique forte où l’œuvre ne se présente plus comme complète et achevée, mais comme un processus en cours de fabrication, et chaque transition, chaque modulation lumineuse ou rythmique vient témoigner de l’action de l’artiste sur la machine. Le spectateur assiste donc à une improvisation visuelle, construite par le flux sonore, les réactions du spectateur et la sensibilité du VJ par rapport au son.
L’exemple du DJ Amon Tobin avec la tournée de son album ISAM
12, illustre cette fusion entre le geste, la lumière et le numérique. Les structures 3D, les projections-visuels sont manipulés en temps réel, ce qui transforme la scène en un seul instrument total. Le VJing redéfinit alors la performance visuelle en rendant le geste numérique palpable.
L’hybridation homme–machine
Au cœur du VJing on retrouve une collaboration entre l’humain, la machine et l’algorithme. L’artiste programme, anticipe et déclenche tandis que la machine calcule, génère et réagit. L’œuvre naît donc de cet échange entre l’humain et la logique de l’informatique. Cette relation entre l’artiste et le dispositif numérique s’inscrit dans ce que le philosophe Gilbert Simondon décrit comme un « couple homme-machine » (voir annexe note de lecture). Le VJing ne relève donc ni du contrôle total, ni de l’automatisme, il s’agit d’une esthétique semi-automatisée où le geste change le code et où l’algorithme influence la performance live.
Cette conception rejoint celle de l’artiste Maurice Benayoun, pour qui la machine n’est plus un simple outil mais un véritable acteur de la création dans les environnements interactifs qu’il développe, comme avec son œuvre World skin
13, mais aussi dans ceux des collectifs français comme AntiVJ, où la lumière, les données et la spatialisation réagissent en temps réel aux mouvements, aux sons et aux flux. Le dispositif devient alors un espace de dialogue où l’artiste intervient non pas pour établir une dominance sur la technologie, mais pour coexister avec elle. De ce fait, le VJing s’inscrit pleinement dans cette logique d’hybridation, car il exprime à la fois le geste humain qui oriente la performance, l’algorithme qui génère des formes autonomes et le public qui modifie l’énergie du dispositif. Ainsi, chaque performance devient un événement unique, grâce à cette collaboration entre l’humain et le numérique. Le VJ n’est plus seulement un opérateur visuel mais il devient le médiateur et donc le co-créateur avec la machine, ce qui donne une performativité contemporaine du VJing qui ne se réduit toutefois pas au geste humain, elle se déploie dans un environnement numérique où les images sont modulaires, variables et souvent interactives. La machine, le public et l’espace participent à la construction de l’œuvre. Cette évolution nous conduit à nous interroger, dans une troisième partie, sur l’esthétique du flux et de l’œuvre ouverte.
III. Interactivité, modularité et œuvre ouverte
Variabilité et modularité du numérique
Le VJing se conçoit comme une œuvre ouverte et modulable, performée en direct. Chaque set est unique, les modules visuels (clips, boucles, textures, flux de données) sont assemblés et recombinés par l’artiste en temps réel et en fonction de la musique, du lieu et du public. Cette approche vient illustrer la logique des nouveaux médias décrite par l’artiste Lev Manovich dans Le langage des nouveaux médias14, qui identifie quatre principes fondamentaux : modularité, automatisation, variabilité et transcodage. La modularité permet au VJ de créer des combinaisons infinies et d’adapter ses images à l’instant présent. L’automatisation et la variabilité, elles, offrent un flux visuel vivant, qui évolue et empêche une répétition exacte à chaque performance, tandis que le transcodage15 permet de transformer des données numériques en images, ou sons perceptibles, offrant la possibilité de les reconfigurer et d’adapter la performance en live.
Cette variabilité rapproche le VJing de l’idée d’œuvre ouverte. L’écran ne se limite pas à projeter un tableau fixe mais il devient un milieu dynamique, traversé par les flux et les données. Comme le souligne le critique d’art Dominique Moulon dans ses travaux sur les arts numériques16, le code utilisé dans les œuvres numériques est flexible car il peut se modifier et se réorganiser en fonction des interactions et des conditions techniques. De ce fait le VJing met en scène un « temps numérique instable », fait de flux, d’improvisation et d’instantanéité.
Interactivité et participation du public
Par cette modularité, le VJing met le spectateur dans une interaction active. Contrairement à la performance classique, le public devient un co-acteur de l’expérience car ses mouvements, son énergie ou ses réactions influencent directement et immédiatement le rythme et la dynamique des projections, grâce à des capteurs, des caméras ou des logiciels réactifs, le flux visuel peut évoluer en fonction de l’environnement et de la présence des spectateurs, ce qui transforme chaque performance en un moment unique.
Toute cette logique est mise en œuvre par plusieurs collectifs et artistes numériques. Par exemple, le groupe d’artistes Antivj conçoit des installations
17 où la lumière et les données réagissent au mouvement des visiteurs. De même, les installations interactives
18 des artistes Adrien Mondot & Claire Bardainne ou celles du collectif japonais TeamLab fusionnent images, lumières et sons dans un espace immersif et réactif. Dans ces dispositifs, l’œuvre ne se limite donc pas à être regardée mais se transforme en un écosystème esthétique, où la création se définit entre l’artiste, la machine et le public. La perception du spectateur change alors, car il ne se contente plus de recevoir l’œuvre, mais il en devient le participant et le co-créateur.
Ainsi, le VJing apparaît comme une pratique emblématique des arts numériques par l'invention d'une esthétique du flux, où l’œuvre est mouvante, modulable et participative, tout en mettant en lumière la dimension de virtualité et d’ouverture des arts numériques. Cela fait donc de chaque performance une rencontre unique, éphémère et collective, où le visuel, le son et la technologie forment un réseau d’interactions entre l’artiste, la machine et le public, où l’image devient vivante, malléable et surtout partagée.
Conclusion
À travers les trois dimensions que nous avons explorées, immersive et sensorielle, performative et gestuelle, interactive et modulable, le VJing apparaît comme l’un des symboles forts de l’esthétique numérique contemporaine. Il ne se contente pas seulement d’accompagner la musique électronique mais il la prolonge, l’amplifie et la transforme en une expérience perceptive totale. Fondé sur le flux, la répétition, les données et la participation, le VJing devient un art où l’image devient vibrations, la lumière rythme, et où le spectateur est en résonance avec le dispositif. Cette pratique montre une mutation dans notre rapport aux images car elles ne sont plus fixes, comme dans les formes traditionnelles, mais mouvantes, programmées, et recomposées en temps réel. Le VJing fait émerger une esthétique du « in-progress », où l’œuvre n’existe jamais tout à fait, et où elle se reconfigure sans cesse selon les gestes du VJ, les réactions du public et la logique des algorithmes. En ce sens, le VJing rejoint les perspectives ouvertes de la modularité et de la variabilité chères à Lev Manovich et à l’hybridation homme-machine évoquée par Gilbert Simondon. Tout en s’inscrivant dans une continuité historique bien plus longue. Passant de recherches synesthésiques du XVIIIe siècle, jusqu’aux performances expérimentales du XXe siècle, il amène l’idée de faire dialoguer le son, l’image et le corps à travers l’histoire des arts. De plus, ce que le VJing apporte de nouveau, c’est la fusion du geste et du code, du corps et de la donnée, du sensible et du numérique, dans un même espace-temps qui est partagé. Car dans un monde où les frontières entre réel et virtuel s’effacent de plus en plus, et où nos expériences deviennent à la fois connectées, participatives, immersives et immatérielles, le VJing vient se présenter alors comme une métaphore de notre rapport aux technologies qui est un rapport fait d’interaction, mais aussi d’adaptation permanente et donc de co-création. Le VJing montre que le graphisme peut devenir performatif, évolutif, voire potentiellement sans fin.